Tu veux écrire un texte fort. Un texte qui touche, qui reste. Mais parfois, quelque chose d’étrange se produit dans ton manuscrit : quand toi tu le lis, tout semble clair. Tu vois les émotions. Tu comprends les réactions de tes personnages. Tu sais exactement ce qui se joue dans la scène.
Puis quelqu’un d’autre le lit et te pose une question qui te surprend complètement.
« Pourquoi elle réagit comme ça? »
« Je ne suis pas certaine de comprendre ce qui se passe ici. »
À ce moment-là, il est tentant de penser que ton lecteur n’a pas été attentif. Pourtant, dans la plupart des cas, le problème est ailleurs. Ce qui est clair dans ta tête ne l’est pas nécessairement sur la page.
Pourquoi un manuscrit peut devenir confus
Quand tu écris un livre, tu passes des semaines, parfois des mois, à vivre avec ton histoire. Tu apprends à connaître tes personnages. Tu découvres leur passé, leurs blessures, leurs contradictions. Tu réfléchis à leurs motivations, même lorsque celles-ci n’apparaissent pas directement dans le texte.
À force de travailler sur ton manuscrit, tu accumules une foule d’informations qui finissent par te sembler évidentes. Le problème, c’est que ton lecteur n’a pas accès à toutes ces informations. Il arrive dans ton histoire avec ce que tu lui donnes… mais aussi avec son propre bagage, ses expériences de vie, ses croyances et sa façon de voir le monde.
C’est d’ailleurs ce qui rend la lecture si fascinante. Deux personnes peuvent lire exactement le même passage et en ressortir avec une interprétation différente.
Cela dit, même si chaque lecteur apporte sa propre lecture du texte, il a quand même besoin de certains repères. Si une information importante n’existe que dans la tête de l’autrice, il risque de lui manquer une partie du tableau.
Pourquoi certains manuscrits deviennent confus
Quand un manuscrit manque de clarté, ce n’est pas toujours parce que l’écriture est faible. Et ce n’est certainement pas la seule raison pour laquelle un lecteur peut se sentir perdu.
Parfois, la confusion vient d’un manque de structure. Parfois, d’un trop-plein d’informations. Parfois encore, d’un fil conducteur qui n’est pas tout à fait clair.
Mais l’une des causes les plus fréquentes est l’écart entre ce que l’autrice sait et ce que le lecteur reçoit.
Prenons un exemple simple.
Imaginons qu’un personnage repousse systématiquement toute forme d’intimité. Toi, comme autrice, tu sais qu’il a vécu un abandon important dans son enfance. Tu connais l’origine de sa peur. Tu comprends pourquoi il agit de cette façon.
Mais si cette information n’apparaît jamais dans le texte, le lecteur ne verra peut-être qu’un personnage froid, distant ou incohérent. Il ne pourra pas nécessairement faire le même lien que toi, simplement parce qu’il lui manque certains éléments.
C’est souvent là que la confusion s’installe.
Ce que le lecteur ne peut pas toujours deviner
On sous-estime parfois à quel point le lecteur dépend des informations que nous lui donnons.
Bien sûr, il peut faire des déductions. Il peut lire entre les lignes. Il peut même parfois comprendre quelque chose que l’autrice n’avait pas consciemment prévu.
Mais on ne peut pas présumer qu’il devinera systématiquement ce que nous avons omis d’écrire.
Par exemple, il ne comprendra pas toujours l’intention derrière un regard.
Il ne comprendra pas toujours la véritable signification d’un silence.
Il ne fera pas forcément le lien entre une réaction et un événement survenu plusieurs chapitres plus tôt.
Et il n’aura évidemment pas accès aux informations qui existent uniquement dans les notes de l’autrice.
Ce n’est pas un manque d’intelligence. C’est simplement que le lecteur travaille avec ce qu’il trouve dans le texte.
L’objectif n’est pas de tout expliquer
Quand je parle de clarté, je ne parle pas de tout surligner au marqueur jaune. Je ne parle pas non plus d’expliquer chaque émotion ou chaque réaction.
D’ailleurs, tout ce que tu sais sur ton univers n’a pas besoin de se retrouver dans ton livre. Certaines informations servent simplement à mieux comprendre tes personnages ou à nourrir ton écriture.
L’objectif n’est donc pas de tout révéler.
L’objectif est plutôt de t’assurer que le lecteur possède les informations dont il a besoin pour comprendre ce qui est en train de se jouer dans l’histoire.
Un lecteur n’a pas besoin de tout comprendre immédiatement. Il a simplement besoin d’avoir suffisamment de repères pour continuer à avancer dans l’histoire sans se sentir complètement perdu.
Un texte peut être subtil, nuancé et intelligent tout en restant clair.
Une question utile pendant la réécriture
Lorsque tu révises ton manuscrit, essaie de te poser cette question :
Est-ce que cette information est réellement dans le texte ou est-ce qu’elle existe seulement dans ma tête?
La nuance est importante.
Parce qu’à force de vivre avec notre histoire, nous finissons tous par oublier ce que le lecteur découvre pour la première fois.
Et c’est peut-être l’un des pièges les plus difficiles à repérer lorsqu’on écrit seule.
On croit que certaines choses sont évidentes. On les comprend tellement bien qu’on ne remarque même plus qu’elles n’ont jamais été écrites.
Cela ne veut pas dire que chaque lecteur réagira de la même façon à ton texte. La lecture restera toujours une expérience profondément personnelle.
Par contre, lorsque plusieurs lecteurs bloquent au même endroit, posent les mêmes questions ou interprètent différemment un élément important de l’histoire, il peut être utile de se demander si quelque chose manque sur la page.
Parce qu’entre ce que l’autrice sait et ce que le lecteur comprend, il y aura toujours une part d’interprétation.
Mais il y a aussi tout le travail de la réécriture.
Et c’est souvent là que ton manuscrit gagne en clarté, en profondeur et en puissance.